« L’Histoire se répète » : Ma grand-mère aussi 

 Témoignage de la migration italienne des années 30 – 

Comme la plupart de ses congénères, ma grand-mère a toujours adoré me raconter les mêmes histoires en boucle. Évidemment, je ne suis pas le seul membre de la famille à être la cible des récits épiques recoupant la jeunesse mouvementée de la doyenne familiale. Pour être tout à fait honnête, chaque membre de la famille serait capable de raconter toutes ces histoires en utilisant les mêmes mots, expressions et gestes que la « mamma ». Personne ne peut s’empêcher de penser au fond de lui « C’est reparti … » avant que le monologue ne (re)commence. Malgré cette redondance, ces dernières années j’ai davantage tendance à réaliser que certains de ces épisodes lointains sont en réalité des témoignages de l’histoire auxquels s’ajoutent la perception d’une personne qui les a réellement vécus. En d’autres termes, c’est pépite ! 

L’un de ces nombreux épisodes concerne la migration massive des Italiens dans le sud de la France au début du XXème siècle. Comme des centaines de milliers d’Italiens, mes arrière-grands-parents ont choisi de quitter leur pays pour rejoindre le Nouveau Monde en passant par la France avec l’espoir de connaître une vie meilleure (et éventuellement devenir des parrains de la pègre new-yorkaise). Finalement, je ne suis pas un descendant de la famille Corleone puisque mes aïeux se sont installés dans le midi, pas très loin de la frontière Italienne.  

Dès leur arrivée en France, ils entament les démarches administratives pour régulariser leur situation et pouvoir trouver du travail. L’administration française complètement débordée (est-ce possible ?) par cet afflux massif, tarde à leur fournir l’ensemble des documents ce qui rend leur vie et leur intégration d’autant plus difficiles. Des centaines de familles sont dans la même situation, certains ne parlent même pas le français à leur arrivée. Mais la communauté d’immigrés italiens est extrêmement importante et une solidarité se met rapidement en place, ce qui permet aux nouveaux arrivants de s’installer avec moins de difficulté. À cette époque, l’afflux migratoire est tellement important que dans différentes villes, il semble y avoir plus d’Italiens que de Français. Certaines de ces villes, généralement plus éloignées de la frontière à l’ouest, comme Marseille, Toulon ou Aigues-Mortes sont d’ailleurs le théâtre de confrontations entre travailleurs immigrés et travailleurs français. Avec la crise de 29, le taux de chômage est élevé et les chômeurs français sont en concurrence avec les Italiens fraîchement arrivés.  

Malgré ces évènements, qui restent relativement rares, les familles qui se sont installées plus proche de la frontière, comme celle de ma grand-mère, n’ont pas connu autant de tensions. Les Français qui vivaient là entretenaient de bonnes relations avec leurs voisins transalpins et étaient eux-mêmes souvent issus d’une immigration plus ancienne. Ma grand-mère me raconte souvent qu’il y avait parfois de légers signes de mépris envers les nouveaux arrivants : « Nous les Italiens, on nous appelait « les Babis ». C’était le nom que les Français nous donnaient à l’école. Ce n’était pas méchant, et puis de toute façon il y avait plus d’Italiens que de Français dans la classe alors ils n’en menaient pas large peuchère. […] Quand on a fait les papiers pour le titre de séjour, ils nous ont changé de nom. Nous on était la famille Revello en Italie, et en France on est devenu les Revelli je pense qu’ils s’en fichaient pas mal dans le fond et ça devait sonner plus italien pour eux. » J’ai toujours trouvé ça incroyable que quelqu’un ait le pouvoir de changer le nom d’une famille d’un simple coup de tampon, mettant fin à une succession de je ne sais combien de générations. Le fonctionnaire en question n’a pas dû vraiment y porter attention, tandis que cette action implique un énorme changement pour la famille concernée.  

Quoiqu’il en soit, toutes ces anecdotes, ces vielles histoires de famille issues de l’immigration, se ressemblent entre elles. La plupart du temps, les immigrés se heurtent aux mêmes problèmes : mauvaise gestion de la part du gouvernement local et de son administration, hostilité de la population locale et donc difficulté à s’intégrer, précarité, etc… Bien évidemment, l’immigration italienne a ses particularités, notamment la proximité culturelle et géographique ou encore la période relativement longue sur laquelle elle s’est déroulée. Ces éléments ont permis une immigration avec des tensions relativement faibles et une bonne intégration de cette population. 

Gabriel Hâlé 

Fin de saison pour GEM En Débat !
Un grand merci à toutes celles et ceux qui nous ont soutenus cette année, à nos intervenants, à nos sponsors, et bien évidemment à l’ancienne équipe.
Au plaisir de vous retrouver d’ici quelque temps pour une année qui s’annonce prometteuse !

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